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Visiter un pays ou aller le photographier ?
Depuis que le monde est monde, les voyageurs rapportent des souvenirs de leurs périples. Ce sont des objets qu’ils ont trouvés, reçus en cadeau ou achetés, ce sont des impressions, confiées à un journal de voyage, mais ce sont surtout, de nos jours, des photos qui veulent immortaliser certains lieux et certains moments.
N’a-t-on pas ri, nous Québécois, des Japonais qui descendaient de leur autobus de luxe, faisait le tour d’un monument pour le photographier et remontaient s’enfermer dans leur air climatisé ? On les a appelés les «kidkodaks». Hélas, bien des Québécois sont devenus des «kidkodaks» et parmi eux, quelques voyageurs du Club Aventure.
Visiter un pays c’est établir le contact le plus profond possible avec les gens qui l’habitent, leurs manifestations culturelles, la nature dans laquelle ils vivent. Or pour certains voyageurs, les «kidkodaks», ce contact ne passe que par la caméra. Pour eux la communication ne s’établit presque jamais de personne à personne, de personne à objet culturel, de personne à paysage.
La rencontre d’une personne est un moment privilégié d’un voyage. Qu’elle ne dure que quelques minutes ou plusieurs heures, qu’elle se manifeste par un sourire très chaleureux qui abat toutes les barrières ou par une longue conversation autour d’un repas ou d’une bière, elle laisse des souvenirs indélébiles dans la mémoire du voyageur. Prendre une photo de son nouvel ami, pour en garder un souvenir, pour la lui envoyer, pour la montrer aux siens ne peut venir que sceller le souvenir de cette rencontre. Mais que sont haïssables les voleurs de portraits, ceux qui, à toute vitesse, vont voler le sourire d’une jeune fille, les rides d’un vieillard, les mimiques d’un enfant, le costume national d’une dame qui va faire son marché, uniquement pour enrichir sa collection de photos ! Suffit-il de lever sa caméra avec un sourire emprunté pour avoir le droit de voler les traits d’autrui ? Que dirait ce photographe si, au moment de sa visite annuelle à la cabane à sucre «chez Gérard», il se faisait à tout moment photographier, alors qu’il est en train de manger ses oreilles de Christ, par un groupe de Japonais ?
Les visites des sites historiques, des monuments, des musées sont des moments importants d’un voyage. Elles permettent de comprendre et d’apprécier l’histoire, la culture et la pensée des gens chez qui nous sommes. S’imprégner de ces lieux, essayer d’en faire une lecture qui va enrichir notre connaissance de leur monde, chercher à en découvrir les secrets et les mystères, voilà tout un programme pour qui est un tant soit peu curieux de la chose humaine. En garder une photographie peut alors être très enrichissant. Mais débarquer devant un monument pour aller uniquement le photographier, sans se préoccuper de ce qu’il est, le photographier sur tous ses angles uniquement pour pouvoir dire qu’on y est allé, ignorer toute explication de quiconque, claque la porte à la connaissance de l’autre, cache une indifférence… inquiétante.
Quoi de plus exaltant que de se perdre dans la profondeur de montages inconnues. Quoi de plus agréable que de sentir les parfums d’un jardin chinois. Quoi de plus reposant que de rêver auprès d’un lac dormant au milieu d’un cratère, auprès d’une rivière que les gens du pays considèrent sacrée. Quoi de plus enrichissant que de scruter la vie qui se déroule dans une rizière? Ne faut-il pas prendre le temps d’imprimer cette nature dans la boîte noire de notre cerveau, pour ensuite mieux la photographier ? Débarquer devant un paysage uniquement pour lui tirer le portrait, c’est faire fi de tout ce qu’il peut nous apprendre sur la vie des gens qui sont là.
Avec nos vieilles caméras, nos films et nos filtres encombrants, nous étions contents de rapporter une centaine de photos que nous collions religieusement dans des albums. Avec le développement de la photographie numérique, nous nous targuons maintenant de prendre des milliers de photos. Nous passons des heures à faire des tris déchirants, pour vider la mémoire, à montrer nos photos aux autres, à comparer nos prises de vues, pendant que défilent les paysages, pendant que les guides donnent des explications, pendant les temps libres, alors que d’autres sont partis à l’aventure.
Toute la question est de savoir si nous allons visiter un pays ou le photographier.
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