
Un guide
Depuis le début de mon voyage, je cours comme une queue de veau. Je dois, pendant environ dix-huit jours, refaire tout le circuit que les voyageurs feront en un mois. Alors, sac au dos, je saute dans un train ou tant bien que mal je fais des lectures, pour prendre un autobus qui m'amène au centre d'une ville ou je dois rencontrer nos contacts que j'ai souvent du mal à trouver parce que les chauffeurs de rickshaws veulent m'amener partout ailleurs ou ça fait LEUR affaire. Discute avec l'un, négocie avec l'autre, visite les hôtels, renifle dans les restaurants, fais la tournée des monuments, mets à jour la comptabilité, écris des courriels, réserve, téléphone, cherche, lis et relis, ça n'a de cesse que tard le soir. Je dois prendre un train de nuit. Arrivé au p'tit matin, je fais le tour vite, vite, me fais rouler un peu, cherche le maudit contact que le collègue m'a conseillé mais qui reste au diable vert, saute dans un taxi pour ne pas rater l'avion. L'hôtelière est malcommode. Elle gonfle ses prix; elle me croit imbécile. Merde ! Je n'aurai pas l'temps d'aller au Taj Mahal. Le courriel ne marche pas. Maudites machines ! Bon ben tant pis il est trop tard. Je sue dans un autobus de campagne surbondé, assis les jambes en l'air sur mon sac que je ne sais où placer; je prends le temps de faire du vélo pour aller voir les oiseaux et tra la la tralalaire, comme dirait le trouvère.
Plusieurs m'ont trouvé chanceux de partir pour l'Inde et avec raison ! Combien m'ont proposé de porter mes valises ? La plupart m'ont souhaité en quelque sorte "bonnes vacances... payées !" Je serai franc. J'adore ce métier (ou cette profession) et je me trouve très chanceux d'avoir la capacité physique de le faire, la disponibilité aussi de le faire, étant sans attache, et la compétence d'exercer cette activité. Je le ferais pendant des mois et le referais encore et encore.
Ceci étant dit, j'affirmerai illico que le métier de guide (ou est-ce une profession ?) en est un très exigeant et très accaparant et que loin d'être en vacances, je suis et serai au travail entre douze et quinze heures par jour, ne me retrouvant avec moi-même que pendant mes six ou sept heures de sommeil. Un guide est perpétuellement sur la brèche, au service attentif des voyageurs à tous les besoins légitimes desquels il doit répondre selon une éthique qui ne fut peut-être jamais écrite mais qui existe bel et bien.
Oui, c'est une grande responsabilité que de satisfaire un voyageur éclairé et exigeant, qui a payé quatre mille dollars pour son voyage. Il faut le faire dormir le plus douillettement possible, à l'hôtel, en camping ou dans un train, le nourrir avec la meilleure nourriture possible en tenant compte des goûts de chacun, le véhiculer le plus confortablement possible, peu importe les routes et les barouettes que certains pays mettent à notre disposition, leur faire voir les plus beaux monuments, et surtout ne pas manquer ni ci ni ça, PARCE QUE C'EST MARQUÉ DANS LE LIVRE!!! Il faut aussi prendre soin de leur santé. Souvent un a la fièvre pendant qu'un autre court aux toilettes et qu'un troisième refuse de prendre la pilule anti-malaria qui lui donne mal au coeur, sélectionner un chauffeur qui ne soit pas trop casse-cou et qui ne prend pas un coup, leur déconseiller ci et ça. Il n'est pas question de prendre des risques avec la sécurité des voyageurs!
Un guide est aussi un animateur. Pour ce faire, il doit tantôt se centrer sur la tâche, mais souvent sur les personnes et leurs interrelations. Si la majorité des voyageurs sont d'excellentes personnes, la minorité existe et comme il ne suffit que d'une pomme pourrie... Lui, il est intolérant, elle, susceptible ! Ce nouveau couple s'isole comme s'il était en pleine lune de miel. Lui, il a tout vu. Elle n'aurait jamais du s'éloigner de son mari et de ses enfants. Il a peur de tout. Elle est en pleine dépression, et lui, il prend un coup solide. Heureusement il y a celui qui est toujours satisfait, celle qui donne volontiers un coup de main, l'autre avec qui tu as de belles affinités, le boute-en-train, le leader positif et la fille toujours prête à faire la conciliation.
Un guide est en plus un savant qui doit tout savoir sur le pays visité. Imaginez de grandes civilisations comme la grecque, l'indienne, la chinoise, la maya, l'inca... Toute une vie de fréquentation serait nécessaire pour les posséder à fond. Et il faut répondre à toutes les questions, commenter le monument, faire le lien historique, comparer avec une autre civilisation, expliquer l'étymologie, susciter la curiosité. Vous l'savez pas, mosus, le nom d'la fleur ni de l'oiseau ! Comment y s'appelle ce dieu-la ? Shiva. (Merde ! C'est marqué Vishnu en arrière de la statue.) C'est-y Jai Singh II ou Jai Singh III, déjà, qui a construit ce palais dans le plus pur style rajputo-musulman ? Le fondement de la religion jaïne... Les préceptes du Bouddha... La période coloniale... les Indo-aryens... Il ne faut pas être docteur, bien sûr, mais il faut être un peu capable de faire comme si.
Enfin un guide est l'instrument essentiel qui donne sa raison d'être aux voyages qui veulent être plus que des trips de voyeurs. Voyager, c'est rencontrer l'autre pour mieux le connaître, l'estimer et vivre en paix avec lui. Voyager c'est faire tomber les préjugés, lutter contre le racisme qui sourd en nous, ouvrir ses horizons humains. Voyager permet de mieux comprendre l'autre qui vient s'installer chez nous, de mieux l'accueillir. Les voyages du Club sont construits pour permettre le plus possible ce contact avec les hôtes. C'est ce qui fait à mes yeux leur grandeur.
Pour moi, vu sous cet angle, c'est une profession que d'être guide. Aussi ceux qui prétendraient que les guides devraient payer pour exercer leur métier, tellement ils sont chanceux de le faire, n'auraient sans doute pas saisi l'importance du rôle du guide dans notre société.
Hervé Dupuis
Septembre 1999
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