Journal de Pondicherry  
  Témoignage de Marcel Poulin
Guide au Club Aventure
sur place au moment du drame
 
 
 
   

from:
info@voyages-signature.com

Date:
Mon, 27 Dec 2004 22:53:43 -0500 (EST)
To:
Club Aventure <info@clubaventure.qc.ca>
Subject:
Témoignage de Marcel Poulin présentement en Asie


Salut Robert!

Je t'ecris presentement de Colombo. Tout reprend son cours normal dans cette partie de l'Ile. C'est la Cote Est qui est tres affecte. Je pars d'ici quelques heures pour les regions montagneuses a Kandy. J'y demeurerai une semaine. J'avais deux jours sur la Cote Est que je peux organiser autrement. Toutes les autres parties de l'Ile (cites anciennes, plantations de the, regions montagneuses) ne sont pas affecte par ce desastre. Je vais communiquer avec mes contacts en Inde du Sud pour connaitre davantage la situation dans le Tamil Nadu. A part ca je vais tres bien... mais je suis triste pour plusieurs de mes amis. Je te laisse mon recit des derniers jours. Keep in touch!

Marcel

Marcel Poulin est un guide-accompagnateur spécialiste de l'Inde et des régions himalayennes. Il a effectué plus de 30 voyages et expéditions dans ces pays. Il vit présentement en Inde plus de neuf mois par année.

Il possède un M.A. en sciences des religions et a réalisé, en tant que cinéaste, les films "Sadhana" sur les traditions de l'Inde, "Mémoires d'une autre vie" sur les traditions du Tibet et "Kailash", une expédition au Tibet Occidental.

Madras, le 26 décembre 2004
- Jour de Pleine Lune

J’ai quitté Jérémi le jour de Noël à Kochi puis j’ai pris mon avion jusqu’à Madras. Je loge au Vijay Park Hotel à trente minutes de l’aéroport.

Ce matin, j’étais étendu dans mon grand lit et j’ai eu l’impression pendant quelques secondes que l’édifice bougeait et glissait… çà m’a rappelé Kathmandou en 1988 alors qu’il y avait eu un terrible tremblement de terre. Mais là, c’était différent. Je n’avais ressenti aucune secousse, juste une impression que l’édifice avait bougé. Je me suis endormi à nouveau. À 8h30, je prenais mon petit déjeuner puis à 9h30 je quittais pour l’aéroport. Dans un jardin tout près de l’aéroport, il y avait un attroupement d’Indiens. J’ai demandé au chauffeur d’arrêter et je suis allé voir. Un énorme serpent glissait sur la pelouse et se réfugia sous un buisson.Un Indien me regarda et me dit : This is a King Cobra!

Wow! Un cobra royal dans un petit jardin inoffensif. Je retournai à l’auto et j’avisai le chauffeur de ce que j’avais vu. Il mit le moteur en marche et se dirigea vers le terminal de l’aéroport. Il me regarda et avec sa main il tenta d’imiter le geste d’un cobra. Il me dit : Ce serpent se soulève telle une immense vague et te regarde droit dans les yeux puis hop… il avança brusquement sa main vers moi et continua… il t’injecte alors assez de poison dans le corps pour te faire mourir en moins de deux minutes. OK! Je vais me tenir loin de ce serpent, me dis-je. J’arrive à l’aéroport. Je reçois ma carte d’embarquement et je m’envole vers le Sri Lanka.

Colombo

Une heure de vol pour me rendre à l’aéroport de Bandaranaike situé à 30 kilomètres au Nord de Colombo. J’étais assis dans l’allée de ce Boeing 800 et lorsque l’avion arriva près de Colombo, les gens se précipitèrent vers les fenêtres pour voir le bord de mer. Çà parlait en tamil et en cynghalais et je pouvais entendre de l’excitation dans leurs voix comme si ils voyaient des plages pour la première fois de leur vie. Il y avait autre chose mais je ne comprenais pas encore ce que cela pouvait être.

J’ai passé l’immigration sans problème et mon bagage est arrivé sur le tard. Il y a une demi-heure de différence entre l’Inde et le Sri Lanka. J’ai donc ajusté ma montre. Je suis arrivé à la porte de sortie et personne ne m’attendait. Pourtant Sadir devait y être. Il m’avait téléphoné la veille pour me dire qu’il serait à l’aéroport. J’ai attendu et attendu puis je lui ai téléphoné mais en vain. J’ai voulu louer une voiture mais on m’a répondu qu’il n’y avait aucune voiture de disponible. Je ne comprenais pas… un aéroport international et aucun taxi pour sortir de l’aéroport. Un homme s’est approché de moi et m’a dit : Si vous voulez Monsieur, j’ai une voiture et je peux aller vous conduire à un Hôtel près de l’aéroport. Je lui expliquai que c’est à Colombo que je désirais me rendre puis à Unawatuna. Colombo!, répond-t-il. C’est impossible Monsieur! Et Unawatuna, n’y pensez même pas. Et pourquoi est-ce impossible? Lui demandai-je. Je crois que Monsieur n’écoute pas les nouvelles. Le tremblement de terre, le raz-de-marée? Çà ne vous dit rien? Je restai perplexe et il ajouta : toute la Côte Est du Sri Lanka est dévastée Monsieur, les Îles Maldives aussi de même qu’une partie du Sud de l’Inde. Une énorme vague Monsieur… plus de trente pieds de hauteur. Elle s’est abattue sur la côte puis est repartie. Cela a été causé par le tremblement de terre en Indonésie. Je me suis rappelé soudainement cette sensation que j’avais eue le matin dans mon lit. J’étais secoué par tout ce qu’il me disait. Avez-vous un cellulaire lui demandai-je? Il sortit le téléphone de sa poche et je lui donnai le numéro de Sadir. Il le composa et me redonna l’appareil. Quelqu’un à l’autre bout décrocha et je reconnus la voix de Sadir. Marcel, me dit-il d’une voix paniquée, je suis désolé. Je n’ai pu me rendre à l’aéroport car je devais venir secourir ma famille à Matara. C’est le désastre ici Marcel. Il y a plein de corps qui flottent sur l’eau. C’est terrible. Va te trouver un Hôtel près de l’aéroport et évites le bord de la mer. Il est aussi impossible de se rendre à Colombo présentement. Rappelles-moi lorsque tu seras à ton Hôtel. Je dois te quitter maintenant, la ligne est très mauvaise. Parfait Sadir… bon courage et prends bien soin de ta famille. Je vais communiquer avec toi plus ta rd, lui dis-je. Quoi répondre à un tel message? Tout semble si irréel et pourtant tout cela est vrai. Je n’en revenais pas. J’ai tout de même décidé de me rendre à Negombo sur la Côte Ouest.

Negombo

Negombo avait aussi été touché mais beaucoup moins. J’ai réussi à avoir une chambre à la Villa Aralya. Les lignes téléphoniques sont coupées et il n’y a pas d’électricité. C’est l’état d’urgence sur l’île et tout le monde parle de l’aftershock qui pourrait survenir à n’importe quel moment. Les gros Hôtels sur le bord de la mer ont fermé leurs portes. C’est à 9h30 du matin, que la vague a frappé. Sur Negombo aussi elle afrappé et l’eau s’est déversée jusque sur la route. Les Hôtels ont été inondé. La Villa Aralya est à l’intérieur des terres et n’a pas été affecté par la vague. Les propriétaires de l’Hôtel ont très peu de nouvelles. Ils me disent que des endroits comme Batticaloa, Matara, Unawatuna et Hikkaduwa ont été très affecté. On parle de milliers de morts dont une centaine de touristes. Quand je pense que j’allais me reposer à Unawatuna sur le bord de la mer. J’y serais allé une journée plus tôt et la vague m’aurait frappé tel un cobra royal se jetant sur sa proie. Elle aurait pu injecter assez d’eau dans mon corps pour me faire mourir en moins d’une minute. Tout est si fragile… cette terre, ce corps. Je suis demeuré tranquillement à l’Hôtel.

27 décembre 2004

Petit déjeuner sur la terrasse de la Villa. J’ai finalement assez bien dormi la nuit dernière. L’aftershock n’est pas venu de même que l’électricité. Par contre ici je me sens coupé du monde. Je désire me rendre à Colombo. J’ai réussi à convaincre un chauffeur de tuk tuk de s’y rendre. Ils n’ont que le mot impossible en bouche. Je lui ai donc demandé de se rendre le plus près de la capitale et si c’est impossible de s’y rendre alors je reviendrai avec lui. Il était d’accord avec cette idée. Quatre-vingt minutes plus tard, nous arrivions à Colombo sur Galle Road dans le quartier de Kollupitya. Tout semblait être revenu à la normale ici. Mon chauffeur de tuk tuk a été le premier surpris de la chose. Il m’a laissé au bureau de Sadir. Je lui ai demandé deux heures pour faire mes petites choses essentielles ensuite, je remonterais avec lui à Negombo. Au bureau de Sadir, c’est Miss Banu qui m’a répondu. Impossible de rejoindre Sadir à Matara. Les lignes sont coupées et un pont s’est effondré ce qui coupe l’accès à Colombo en provenance de la Côte Est. Je suis allé sur internet pour avoir plus de nouvelles sur la situation. Je me retrouve en plein cœur du problème et je n’ai pratiquement aucune nouvelle de ce qui se passe. Selon les articles que j’ai lu de La Presse, Le Monde et CNN la situation est encore plus grave que ce que j’imaginais. On parle maintenant de 22,000 morts dont 12,000 au Sri Lanka. Le Tamil Nadu a été sévèrement touché, on compte plus de 6,000 morts en Inde.

Je n’ai pas le temps de répondre à mes courriels. Je décide de faire un aller-retour pour reprendre mes choses à Negombo et m’installer à Colombo pour une journée avant de prendre le chemin des régions montagneuses de l’île. Miss Banu m’a trouvé une chambre dans un petit Hôtel sur Galle Road en face de la mer. Je n’ai pas pris de chance, j’ai demandé une chambre au cinquième étage.

Je reviens donc à Negombo. Je ramasse mes choses en vitesse et je suis prêt à partir mais voilà, je ne peux plus partir. Il y a une alerte qu’une deuxième vague va bientôt frapper. On m’empêche même de me rendre près de la mer. Je dois demeurer à la Villa Aralya. Les gens paniquent et j’entends toutes sortes d’histoires. Cette vague va se promener sur plus de deux kilomètres. Vaut mieux se tenir au dernier étage de son Hôtel, disent-ils. Je retourne à ma chambre et j’écris. Trois heures plus tard et rien ne s’est encore produit. Je sors de l’Hôtel. La route est ouverte pour Colombo et je réussis à convaincre un jeune chauffeur de me conduire à Colombo. Çà marche.

Fin de soirée à Colombo

Je marche dans les rues de la capitale. Tout est tranquille. Demain matin, à la première heure, j’irai répondre à mes nombreux courriels.

Je repense à ces vagues géantes qui ont frappé avec tant de force. Le plus puissant tremblement de terre depuis quarante ans, de magnitude 9. Tant de morts. On parle de ces corps d’hommes, de femmes et d’enfants restés accrochés dans les arbres après que la mer se fut retirée. De ces pêcheurs qui ont péri dans le naufrage de leurs embarcations balayées par les murs d’eau. Je pense à mes amis pêcheurs près de Mamallapuram et je crains le pire pour eux. Il s’agit peut-être de la plus grave catastrophe naturelle de l’histoire récente car elle touche tellement de zones côtières très peuplées, tant de communautés vulnérables. Présentement, on tente par tous les moyens de récupérer les corps des victimes pour prévenir les risques d’épidémie. On parle aussi de plusieurs touristes qui auraient trouvé la mort autant en Thailande qu’au Sri Lanka. J’aurais pu être de ce nombre mais je suis toujours là, bien vivant. J’ai une pensée pour mon ami Sadir et sa famille. J’espère que tout aille bien pour eux. Autour de moi les rumeurs circulent, on parle d’un deuxième raz-de-marée qui va bientôt frapper la Côte à nouveau. J’ai juste envie de dormir et c’est ce que je vais aller faire… chambre 504 à l’Hôtel Ranmuthu.

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